Comprendre l'intersectionnalité en 5 minutes
- Angela Shihua Yu
- 19 juil.
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 heures
Radio WNE lance une nouvelle série consacrée à l’intersectionnalité. Ce premier article présente le concept, explique pourquoi il a été développé et expose le cadre d’analyse qui guidera cette série de podcasts et d'articles. Que vous soyez déjà familier·ère avec ce terme ou que vous le découvriez pour la première fois, cette introduction a pour objectif d’offrir un point de départ commun.
Cet article ainsi que les épisodes du podcast qui l’accompagnent seront rédigés par Angela Shihua Yu, avec le soutien de l’équipe de Radio WNE.
« Si vous vous trouvez sur le chemin de plusieurs formes d’exclusion, il est probable que vous soyez frappé·e par les deux. »
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Cette phrase a été prononcée par Kimberlé Crenshaw, juriste, universitaire et militante des droits civiques, à qui l’on doit le terme « intersectionnalité », qu’elle a introduit en 1989. Dans ses travaux ultérieurs, elle décrit les expériences des femmes de couleur (Women of Colour, ci-après WoC) comme étant façonnées par l’intersection de la race et du genre. Elle affirme que lorsque ces dimensions sont envisagées séparément, le problème est mal représenté, ce qui rend plus difficile sa reconnaissance, sa prise en charge et sa résolution.
Alors que le féminisme fournit le fondement idéologique, l’intersectionnalité offre le cadre analytique permettant de comprendre comment différents systèmes d’oppression se recoupent.
Plutôt que de considérer les discriminations comme des phénomènes relevant d’un seul axe, l’intersectionnalité affirme que les différentes identités sociales interagissent et façonnent les expériences des individus. Le genre ne peut être pleinement compris indépendamment d’autres facteurs tels que la race, la classe sociale, la sexualité, le handicap ou la religion, car ces dimensions se recoupent souvent et peuvent créer des formes spécifiques de privilège et d’oppression.

Le texte qui suit propose donc uniquement une présentation générale de ce qu’est le féminisme intersectionnel.
L’intersectionnalité n’est pas une idéologie en soi. C’est un cadre d’analyse : une manière d’observer le monde et d’analyser la façon dont différents systèmes de pouvoir interagissent les uns avec les autres. Elle nous invite à dépasser les catégories considérées isolément et à prendre en compte la manière dont les expériences des individus sont façonnées par la présence simultanée de plusieurs facteurs sociaux.
L’intersectionnalité ne cherche pas à diviser les individus en un nombre toujours plus grand de catégories identitaires. Elle offre au contraire un cadre permettant de comprendre comment différentes structures sociales influencent les parcours et les expériences de chacun·e. Son objectif n’est pas d’établir une hiérarchie des oppressions ou de déterminer qui serait « le plus opprimé », mais de reconnaître la complexité des réalités sociales lorsqu’une explication unique ne suffit pas.
Nous parlons souvent du sexisme, du racisme, du classisme, du validisme, de l’homophobie et d’autres formes d’oppression comme s’ils existaient indépendamment les uns des autres. Dans la réalité, les vies des individus correspondent rarement à des catégories aussi clairement séparées. Une personne peut subir plusieurs formes de marginalisation simultanément, et ces expériences ne se produisent pas nécessairement les unes après les autres ni ne restent séparées les unes des autres.
Cela ne signifie pas que toute expérience de discrimination est automatiquement intersectionnelle, ni que l’oppression peut simplement être mesurée en additionnant différentes identités.
L’intersectionnalité n’est pas un classement de l’oppression.
Elle cherche à comprendre comment les systèmes de pouvoir interagissent et comment leurs interactions peuvent produire des expériences qui ne peuvent pas être pleinement expliquées en examinant chaque système séparément.
Imaginons un lieu de travail dans lequel une femme candidate à une promotion. Si nous nous intéressons uniquement au genre, nous pouvons nous demander si les femmes de cette entreprise sont promues moins souvent que les hommes. Si nous nous intéressons uniquement à la race, nous pouvons nous demander si les salarié·es racisé·es sont promu·es moins souvent que les salarié·es blanc·hes. Ces deux questions peuvent révéler des inégalités importantes.

Combien les femmes gagnent de moins que les hommes en 2025
Le graphique ci-dessus illustre l’écart moyen de rémunération entre les femmes et les hommes dans l’Union européenne, montrant que les femmes gagnent, en moyenne, moins que les hommes au cours d’une année. Cependant, de nombreux pays de l’Union européenne ne collectent pas de données fondées sur la race ou l’origine ethnique dans leurs recensements, ou en limitent fortement la collecte pour des raisons juridiques, ce qui rend difficile l’établissement d’une vue d’ensemble des inégalités touchant les WoC.
Mais que se passe-t-il lorsque l’on s’intéresse plus particulièrement aux femmes noires ?
Il est possible que les expériences des femmes noires ne puissent pas être pleinement comprises en examinant séparément les expériences des femmes blanches et celles des hommes noirs. Les discriminations auxquelles elles sont confrontées peuvent être façonnées simultanément par le racisme et le sexisme, produisant une expérience spécifique qui n’est pas simplement « du racisme plus du sexisme ».
C’est précisément le problème que Kimberlé Crenshaw a identifié lorsqu’elle a introduit le concept d’intersectionnalité. Les systèmes juridiques et sociaux exigeaient souvent que les discriminations soient classées dans des catégories distinctes. Une personne pouvait être reconnue comme victime de discrimination raciale ou de discrimination fondée sur le genre, mais la possibilité que ces formes de discrimination puissent agir simultanément était souvent négligée.
Cela est important pour le féminisme, car il n’existe pas une expérience unique et universelle du fait d’être une femme.
Lorsque le féminisme parle des « femmes » comme si toutes partageaient les mêmes expériences, il risque de présenter les expériences des femmes les plus privilégiées socialement au sein de ce groupe comme étant universelles. Historiquement, cela a souvent signifié que les préoccupations des femmes blanches, de classe moyenne, cisgenres, hétérosexuelles et non handicapées étaient considérées comme l’expérience féministe de référence, tandis que d’autres femmes devaient expliquer pourquoi leurs réalités ne s’y conformaient pas.
Cela ne signifie pas que toute femme blanche est privilégiée dans tous les aspects de sa vie, ni que toutes les femmes de couleur partagent les mêmes expériences. L’intersectionnalité est précisément un rejet de ces catégories simplistes.
Une personne peut bénéficier de privilèges dans un aspect de son identité tout en étant marginalisée dans un autre.
Un féminisme qui se concentre exclusivement sur le genre peut identifier certaines formes d’inégalité tout en ne reconnaissant pas la manière dont ces inégalités sont vécues différemment par différentes femmes. Par exemple, un mouvement féministe peut lutter pour l’accès des femmes au monde du travail tout en ignorant que certaines femmes travaillent déjà dans des conditions d’exploitation économique. Il peut lutter pour les droits reproductifs tout en ignorant la manière dont le contrôle de la reproduction a historiquement été imposé différemment à différents groupes racisés et aux personnes handicapées. Il peut lutter contre les violences fondées sur le genre tout en ne prenant pas en compte la manière dont la race, le statut migratoire, la classe sociale ou le handicap peuvent influencer la capacité d’une personne à accéder à une protection et à la justice.

C’est à partir de cette perspective que ce podcast abordera le féminisme.
Non pas parce que l’intersectionnalité apporterait une réponse parfaite à toutes les questions, ni parce qu’il n’existerait qu’une seule manière de l’appliquer. Comme tout cadre d’analyse, le féminisme intersectionnel peut être interprété et appliqué de différentes façons selon les personnes. L’objectif de cette introduction n’est donc pas d’établir une définition définitive et universelle, mais de rendre explicite le cadre qui guidera les échanges et les réflexions des épisodes à venir.
Les épisodes qui suivent exploreront le féminisme à travers cette perspective : en se demandant non seulement comment le genre façonne la vie des individus, mais aussi comment il interagit avec la race, la classe sociale, la sexualité, le handicap, la nationalité, la religion et d’autres structures de pouvoir. Certains épisodes pourront se concentrer principalement sur l’une de ces questions. D’autres examineront la manière dont plusieurs de ces dimensions se recoupent.



