Estelle Ceulemans, eurodéputée : « Les jeunes doivent voir que la politique améliore concrètement leur vie »
- Jean-Luc Wertenschlag
- il y a 7 heures
- 14 min de lecture
Ancienne syndicaliste devenue eurodéputée belge (S&D, groupe parlementaire Socialistes & Démocrates), Estelle Ceulemans répond aux questions des jeunes reporters de Radio WNE sur l'Europe sociale, l'engagement, le travail des jeunes et les défis démocratiques. Entretien diffusé en direct le 8 juillet 2026 depuis le Parlement européen de Strasbourg dans le cadre du projet Wunderparlement. Propos recueillis par Élise Gerrer, Julia Hallberg, Angela Shihua Yu et Jean-Luc Wertenschlag pour Radio Quetsch, Radio WNE, l'Alterpresse et tous les médias intéressés. Avec les moyens techniques du parlement européen, merci à Bertrand, Hervé et Thomas. Cet entretien peut s'écouter en podcast ou se regarder en vidéo.
[Jean-Luc Wertenschlag] Bonjour et bienvenue dans Wunderparlement, en direct du Parlement européen à Strasbourg. Aujourd'hui, nous recevons l'eurodéputée belge Estelle Ceulemans. Bonjour !
Estelle Ceulemans :
Bonjour.
Autour de cette table se trouvent également de jeunes reporters de Radio WNE, Élise, Angela et Julia, qui vont m'accompagner pour découvrir votre parcours. Pourquoi devient-on député européen ? Pourquoi s'engager en politique ? À quoi sert le Parlement européen ? Quelles sont les valeurs que vous défendez ? L'objectif est aussi de donner envie aux jeunes de s'intéresser à la politique, de s'engager… et pourquoi pas d'aller voter ! Pour commencer, pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours avant d'entrer en politique ? Quelles études avez-vous suivies ?
Avant tout, je voudrais vous remercier d'avoir permis à ces jeunes de venir ici, au Parlement européen.
C'est essentiel qu'ils puissent découvrir concrètement ce qu'est l'Europe, comprendre à quoi elle sert et comment elle fonctionne. Faire entrer les jeunes dans cette institution est un véritable enjeu démocratique. J'ai aujourd'hui 56 ans et j'aime dire, avec humour, que je suis jeune en politique. J'ai été élue lors des dernières élections européennes en 2024 et il s'agit de mon premier mandat politique. Avant cela, j'étais syndicaliste. Je ne suis d'ailleurs pas la seule ancienne syndicaliste à siéger aujourd'hui au Parlement européen. Pour plusieurs d'entre nous, l'engagement européen est le prolongement naturel d'un engagement social. Mon objectif reste le même : défendre les travailleurs, les travailleuses, les systèmes de protection sociale et, plus largement, les questions sociales à l'échelle européenne.
Mon parcours universitaire allait déjà dans cette direction. J'ai étudié à l'Université libre de Bruxelles (ULB), où j'ai suivi une formation en sciences du travail. Cette discipline aborde le monde du travail sous différents angles : le droit, l'économie, la sociologie ou encore la psychologie du travail. En quelque sorte, tout était déjà là. Cette formation m'a conduite vers le syndicalisme, puis aujourd'hui vers le Parlement européen.
Mais je tiens aussi à faire passer un message aux jeunes : rien n'était écrit d'avance. Je n'avais pas décidé, à vingt ans, de devenir députée européenne. Ce qui compte, ce sont les valeurs, les engagements, les combats que l'on choisit de mener. C'est pourquoi j'encourage toujours les jeunes à s'engager, que ce soit dans une ONG, une association ou, pourquoi pas, un parti politique. L'essentiel est de participer à la vie collective. Pour ma part, tout a commencé par un engagement citoyen bien avant un engagement politique.
Justement, quel a été le déclic ? Y a-t-il un événement précis, un souvenir, une rencontre qui a marqué le début de votre engagement ?
Je me pose parfois moi-même cette question. Je crois que cela remonte tout simplement à l'enfant que j'étais. J'étais une petite fille pour qui l'injustice était quelque chose d'insupportable. Je pense que c'est toujours mon moteur aujourd'hui. Bien sûr, chacun peut ressentir l'injustice différemment : certains s'engagent pour le climat, d'autres pour la jeunesse ou les droits humains. Mon engagement s'est naturellement porté sur les questions sociales.
Mais peut-on associer cet engagement à un moment précis ? Une fermeture d'usine ? Une manifestation ? Une image forte ?
Pas vraiment. Je pense que c'est quelque chose de beaucoup plus profond. Je suis née en 1970 et, enfant, je voyais souvent à la télévision des mouvements sociaux, des travailleurs en lutte, des manifestations. À l'époque, tout cela me paraissait assez obscur, parfois même un peu rébarbatif. Puis, avec mes études, j'ai commencé à comprendre ce qu'étaient les politiques publiques, les choix des gouvernements, les mécanismes économiques et sociaux. C'est progressivement que j'ai compris où se situait mon engagement. Il aurait d'ailleurs très bien pu porter sur une autre cause, comme la protection animale. Rien n'était prédéterminé.

Les syndicats sont évidemment là pour défendre les travailleurs et les travailleuses. En France, le taux de syndicalisation est relativement faible, autour de 10 %. Qu'en est-il en Belgique ?
Les syndicats en Belgique : un modèle différent
La situation est très différente. En Belgique, le taux de syndicalisation est d'environ 60 %. Autrement dit, six travailleurs sur dix sont affiliés à une organisation syndicale. Cela peut sembler élevé, mais dans certains pays nordiques, on atteint encore 80 à 90 %. Cette différence s'explique notamment par la place reconnue aux syndicats dans notre société. En Belgique, la loi reconnaît officiellement leur rôle dans la négociation collective. Les accords conclus entre partenaires sociaux peuvent avoir force de loi. Nous avons également conservé un système de gestion paritaire de la sécurité sociale. Les représentants des employeurs, des syndicats et parfois de l'État administrent ensemble différents organismes, notamment dans les domaines de la santé ou des allocations familiales. Cette institutionnalisation du dialogue social existe toujours chez nous. Mais soyons lucides : elle est aujourd'hui remise en cause par plusieurs gouvernements de droite qui cherchent à affaiblir les syndicats et, plus largement, la société civile.
En France, le fonctionnement est souvent le suivant : syndicats et patronat négocient, mais lorsqu'ils ne parviennent pas à un accord, c'est finalement l'État qui tranche. La Belgique évolue-t-elle progressivement vers ce modèle ?
Malheureusement, oui. Le gouvernement belge actuel, qui est un gouvernement nationaliste de droite, refuse de plus en plus de reconnaître les accords négociés par les partenaires sociaux. Je vais prendre un exemple très concret : l'indexation automatique des salaires. C'est un système que beaucoup de pays nous envient. Les salaires, mais aussi les pensions et les allocations sociales, évoluent automatiquement avec le coût de la vie. Aujourd'hui, ce mécanisme est attaqué. Les syndicats et les organisations patronales se sont pourtant mis autour de la table afin de proposer une solution alternative aux projets du gouvernement. Ils avaient trouvé un compromis. Eh bien, le gouvernement a tout simplement décidé de ne pas en tenir compte. Pour nous, c'est totalement inacceptable. Lorsque représentants des employeurs et représentants des travailleurs parviennent à un accord, celui-ci devrait être respecté. C'est précisément cela, la concertation sociale. C'est une forme de démocratie sociale et économique. Les représentants syndicaux sont élus lors des élections sociales. Ils disposent donc eux aussi d'une véritable légitimité démocratique. Cette démocratie sociale complète la démocratie représentative que nous connaissons à travers les élections politiques. Et elle pourrait d'ailleurs être enrichie par davantage de démocratie participative. Aujourd'hui, nous assistons malheureusement à une remise en cause de cette démocratie sociale.

Les jeunes et le premier emploi
[Julia Hallberg] Vous avez longtemps travaillé pour défendre les droits des travailleurs. Concrètement, que peut faire le Parlement européen pour améliorer l'accès des jeunes à un premier emploi stable ?
Nous travaillons actuellement sur plusieurs dossiers importants. Le premier concerne les stages. Le Parlement européen souhaite limiter les abus liés aux stages non rémunérés. Beaucoup de jeunes terminent leurs études et, au lieu d'obtenir un véritable emploi, enchaînent les stages, parfois pendant de longues périodes, sans rémunération suffisante et sans véritable contenu pédagogique. Cette situation crée également de fortes inégalités sociales. Qui peut se permettre de travailler gratuitement pendant plusieurs mois ? Certainement pas les jeunes qui doivent subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Notre objectif est donc de garantir que les stages soient réellement formateurs et correctement rémunérés. Nous travaillons également sur la Garantie jeunesse, afin que chaque jeune puisse bénéficier d'une offre d'emploi, d'une formation ou d'un stage de qualité. Au Parlement européen, par exemple, les stagiaires sont rémunérés. C'est une bonne chose. Au-delà de cela, nous défendons aussi les emplois de qualité. Trop souvent, les jeunes se voient proposer des contrats très courts, précaires, qui ne leur permettent ni de construire un projet de vie ni de se projeter dans l'avenir. Au sein de la commission de l'Emploi et des Affaires sociales, c'est l'un de nos principaux combats.
Qui peut se permettre de travailler gratuitement pendant plusieurs mois ?
L'Union européenne porte également un autre programme important : le Corps européen de solidarité. Dans ce studio, nous avons justement deux volontaires européennes : Julia, venue de Finlande, et Angela, venue d'Italie.
Le Corps européen de solidarité
[Julia Hallberg] Pensez-vous que le Corps européen de solidarité est encore trop méconnu des jeunes ? Et si oui, comment pourrait-on mieux le faire connaître ?
Oui, je pense qu'il reste encore insuffisamment connu. Pourtant, ce type de programme permet aux jeunes de voyager, de rencontrer d'autres Européens, de découvrir d'autres cultures et de construire un véritable sentiment d'appartenance à l'Europe. C'est le même esprit qu'Erasmus+. Nous devons non seulement mieux faire connaître ces dispositifs, mais surtout les rendre accessibles à tous. Aujourd'hui encore, ils profitent davantage aux jeunes qui disposent déjà d'un certain capital culturel ou social. Il faut permettre à tous les jeunes d'y accéder, y compris ceux qui suivent une formation professionnelle ou un apprentissage. C'est un véritable enjeu d'égalité. Je suis néanmoins rassurée de constater que, dans les discussions sur le futur budget européen, ces programmes sont préservés. Ce n'est malheureusement pas le cas de tous les budgets consacrés aux politiques sociales. Le fait que la Commission européenne choisisse de maintenir ces programmes montre qu'elle reconnaît leur importance pour l'avenir de l'Union.

Le quotidien d'une eurodéputée
[Élise Gerrer] Vous avez expliqué que votre carrière politique ne fait que commencer. À quoi ressemble aujourd'hui votre quotidien d'eurodéputée ? Qu'est-ce qui a changé par rapport à votre vie de syndicaliste ?
On me pose souvent cette question. Comme je viens du monde syndical, beaucoup me demandent si je ne me sens pas un peu éloignée des réalités de terrain, enfermée dans la « bulle bruxelloise » ou européenne. En réalité, pas du tout. J'ai la chance de siéger au sein de la commission de l'Emploi et des Affaires sociales, où je retrouve des collègues extrêmement engagés sur les questions sociales. Je ne suis d'ailleurs pas la seule ancienne syndicaliste au Parlement européen. Et surtout, je fais ici ce que je faisais déjà auparavant. Les syndicats souffrent parfois d'une image caricaturale : on les imagine uniquement bloquer les routes, faire grève ou dire non. Pourtant, le cœur du travail syndical, c'est d'abord la négociation. Négocier, construire des compromis, rechercher des alliances. Au Parlement européen, c'est exactement ce que nous faisons. Nous savons qu'on n'obtient jamais rien seul. Notre travail consiste donc à convaincre d'autres groupes politiques afin d'adopter des textes qui améliorent concrètement la vie des citoyens. Je travaille actuellement sur un rapport consacré aux risques psychosociaux au travail, c'est-à-dire notamment au stress, au burn-out et aux problèmes de santé mentale. Ces phénomènes explosent aujourd'hui, en particulier chez les jeunes et chez les femmes. Je négocie actuellement avec les autres groupes politiques afin que ce rapport soit adopté d'abord en commission, puis en séance plénière. Mon objectif est qu'il débouche ensuite sur une véritable directive européenne destinée à mieux protéger les travailleurs. Naturellement, cela implique parfois d'accepter des compromis et de renoncer à certaines propositions. Mais c'est précisément le cœur du travail parlementaire.
Directive ou règlement ?
Vous évoquez régulièrement les directives européennes. Concrètement, qu'est-ce qu'une directive ?
L'Union européenne produit beaucoup de stratégies, de plans d'action ou de recommandations. Mais ce qui change réellement la vie des citoyens, ce sont les règlements et les directives. Ce sont les deux grands types de lois européennes. La différence est simple. Un règlement européen s'applique directement dans tous les États membres dès son adoption. Une directive, en revanche, fixe un objectif commun, mais chaque État dispose ensuite généralement de deux à quatre ans pour la transposer dans son droit national. Dans les deux cas, il s'agit bien de législation européenne. Pourquoi insistons-nous autant sur ces textes ? Parce que seules les lois produisent des effets concrets. Les stratégies ou les déclar
ations d'intention ne suffisent pas. Si nous voulons réellement améliorer la protection des travailleurs, nous avons besoin de lois applicables partout dans l'Union européenne.

Les jeunes face aux risques psychosociaux
[Julia Hallberg] Pensez-vous que les jeunes sont particulièrement exposés aux risques psychosociaux lorsqu'ils entrent sur le marché du travail ? Je pense notamment à la précarité, à la pression de la performance ou encore au stress.
Oui, très clairement. Nous ne disposons pas encore de statistiques harmonisées à l'échelle européenne, mais les données belges montrent déjà que les jeunes sont particulièrement concernés. Les risques psychosociaux regroupent plusieurs réalités. Il peut s'agir de surcharge de travail, de harcèlement, de violences, de discriminations, d'insécurité professionnelle ou encore d'une pression permanente liée aux objectifs. Tous ces facteurs peuvent conduire au stress chronique, puis au burn-out. Au niveau européen, il existe déjà des législations très précises concernant les risques physiques ou chimiques, par exemple l'exposition à des substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques. En revanche, il n'existe toujours pas de véritable cadre européen spécifique concernant les risques psychosociaux. C'est précisément l'objectif du rapport que je porte. Nous souhaitons mieux protéger les travailleurs, et tout particulièrement les jeunes. La transformation numérique accentue encore ces phénomènes. Les nouvelles technologies rendent le travail plus permanent, plus rapide et parfois plus exigeant. Nous constatons également une augmentation des violences envers certains professionnels, notamment dans les secteurs de la santé ou des secours.
Mais il existe aussi un autre facteur très important. Les jeunes générations accordent aujourd'hui beaucoup d'importance au sens de leur travail. Lorsqu'il existe un décalage entre leurs valeurs personnelles et ce que leur demande leur emploi, cela peut également devenir une source importante de souffrance. Je crois que c'est aussi une évolution positive. Les jeunes refusent de plus en plus d'accepter n'importe quelles conditions de travail. Ils souhaitent préserver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle et travailler dans des organisations dont ils partagent les valeurs. Nous devons tenir compte de cette évolution lorsque nous construisons les politiques européennes de demain.
Les jeunes et la montée de l'extrême droite
[Angela Shihua Yu] Au cours des vingt dernières années, notre société a connu de nombreuses avancées. Mais aujourd'hui, beaucoup de jeunes ont aussi le sentiment de vivre une période particulièrement difficile. En discutant avec d'autres jeunes Européens, je constate une certaine désillusion vis-à-vis de l'Union européenne. Comment expliquez-vous ce phénomène ? Et surtout, comment redonner envie aux jeunes de croire au projet européen et de participer à la vie démocratique, alors que beaucoup s'abstiennent désormais de voter, voire se tournent vers des partis d'extrême droite ?
C'est effectivement une immense responsabilité politique. Si l'on regarde les dernières années, on voit que beaucoup de jeunes se sont fortement mobilisés, notamment pour le climat. Ils expriment une véritable inquiétude face à l'avenir. À cela s'ajoutent les conséquences de la pandémie de Covid-19, qui a considérablement aggravé les problèmes de santé mentale chez les jeunes. Notre responsabilité est donc d'apporter des réponses concrètes. C'est précisément pour cela que je défends l'adoption de véritables directives européennes. Les jeunes ont besoin de constater que la politique améliore réellement leur quotidien. Le danger, sinon, est double. Certains se détournent complètement de la politique. D'autres se tournent vers l'extrême droite. On voit aujourd'hui apparaître des responsables politiques qui présentent une image très lisse, très rassurante, tout en cherchant à masquer la réalité de leurs idées. Ils tentent de rendre leurs partis plus fréquentables. Pourtant, leurs positions demeurent profondément hostiles aux droits des femmes, aux personnes LGBT+, à la lutte contre le racisme et à la transition écologique. Ils remettent également en cause les politiques climatiques alors même que nous vivons des épisodes de chaleur extrême de plus en plus fréquents. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui m'ont poussée à quitter le monde syndical pour entrer au Parlement européen. Nous vivons aujourd'hui un véritable moment de bascule démocratique. Dans plusieurs États membres, l'extrême droite progresse rapidement en essayant de faire oublier son histoire et son idéologie.
On observe également, au Parlement européen, des rapprochements entre le Parti populaire européen et certains groupes d'extrême droite.
Oui. Et cela se traduit concrètement par des remises en cause de textes pourtant adoptés récemment. Je pense notamment au Green Deal européen, mais aussi à plusieurs directives relatives à l'égalité entre les femmes et les hommes. L'une des législations actuellement attaquées concerne la directive sur la transparence des rémunérations, qui vise à réduire les écarts de salaire entre les femmes et les hommes. Les politiques sociales sont elles aussi sous pression. Plus que jamais, notre responsabilité consiste donc à obtenir des résultats concrets. Les jeunes doivent voir que la démocratie est capable d'agir. Mais il faut aussi transformer nos institutions. La démocratie ne peut pas se limiter à voter tous les quatre ou cinq ans. Nous devons développer davantage de démocratie participative. Cela signifie associer davantage les citoyens, notamment les jeunes, aux décisions publiques grâce à des panels citoyens ou d'autres formes de participation. Il reste beaucoup de chemin à parcourir. Et, sur ce point, les partis d'extrême droite ne partagent absolument pas cette vision. Au contraire, ils cherchent souvent à affaiblir tous les corps intermédiaires : les associations, les syndicats et l'ensemble de la société civile. C'est pourquoi j'invite les jeunes à s'engager. Pas uniquement dans les partis politiques. Ils peuvent aussi agir dans leur quartier, dans une association, dans une ONG. Le politique est partout.
La démocratie participative peut-elle redonner confiance ?
La Suisse voisine est souvent citée comme un exemple de démocratie directe. Existe-t-il des pistes, en Belgique ou au niveau européen, pour développer davantage la participation citoyenne ?
Sous la précédente législature européenne, nous avons organisé la Conférence sur l'avenir de l'Europe. De nombreux citoyens, associations et jeunes y ont participé. Malheureusement, une grande partie des propositions formulées est restée sans suite. C'est un véritable problème. On ne peut pas susciter autant d'espoir puis laisser ces contributions sans conséquence. Cela nourrit inévitablement la déception. Parallèlement, nous assistons aujourd'hui à des reculs sur plusieurs sujets essentiels : les droits des femmes, les droits des personnes LGBT+, les politiques climatiques ou encore les politiques sociales. Il faut également mieux expliquer ce que représente réellement l'extrême droite et quelles sont les conséquences concrètes de ses choix politiques.

Une Union européenne trop compliquée ?
[Julia Hallberg] Beaucoup de citoyens trouvent le fonctionnement de l'Union européenne difficile à comprendre. Si vous pouviez changer une chose dans son fonctionnement institutionnel, laquelle choisiriez-vous ?
Lorsque l'on arrive au Parlement européen, il faut d'abord apprendre à comprendre le fonctionnement des institutions. Heureusement, nous sommes entourés d'équipes très compétentes. Mais s'il y avait une réforme que je souhaiterais voir aboutir, ce serait de donner au Parlement européen un véritable droit d'initiative législative. Aujourd'hui, contrairement à la plupart des parlements nationaux, le Parlement européen ne peut pas déposer directement une proposition de loi. Seule la Commission européenne dispose officiellement de cette initiative. Prenons l'exemple du rapport que je prépare sur les risques psychosociaux. Même si le Parlement adopte ce rapport, nous devons ensuite demander à la Commission européenne de proposer une directive. Et celle-ci peut décider d'attendre, de modifier le calendrier ou même de ne pas donner suite. Je souhaiterais que le Parlement puisse lui-même déposer directement des propositions législatives. Cela renforcerait considérablement notre rôle démocratique.
La culture du compromis en Belgique
En France, la Ve République est souvent critiquée pour sa forte concentration des pouvoirs autour du président. Les coalitions restent relativement rares, contrairement à la Belgique. Pensez-vous que le modèle belge peut inspirer la France ?
La dissolution de l'Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron, après les élections européennes de 2024, a montré les limites du système français. La fragmentation du paysage politique a obligé les responsables politiques à envisager des formes de coopération auxquelles ils étaient peu habitués. En Belgique, c'est notre quotidien. Nous gouvernons presque toujours à travers des coalitions. Et ces coalitions sont souvent complexes. Il faut tenir compte des équilibres entre la Flandre, la Wallonie, Bruxelles, des sensibilités politiques et des réalités institutionnelles. Cela oblige chacun à rechercher des compromis. Ce n'est pas toujours simple, mais cette culture du dialogue constitue aussi une richesse. Au Parlement européen, c'est d'ailleurs un véritable atout. Construire une majorité suppose en permanence de négocier avec d'autres groupes politiques. À l'inverse, certains mécanismes institutionnels français, comme le recours répété à l'article 49.3, peuvent donner le sentiment que le gouvernement contourne le débat parlementaire. Vu de Belgique, cela interroge. Je ne prétends pas donner des leçons à la France, mais il existe certainement des pistes de réflexion sur l'évolution des institutions.
L'extrême droite progresse partout. Que faire ?
On a le sentiment que, partout dans le monde, les partis nationalistes ou d'extrême droite progressent. Des États-Unis à plusieurs pays européens, cette dynamique semble s'accélérer. Existe-t-il encore des raisons d'espérer ?
Je crois d'abord qu'il faut regarder les choses avec lucidité. Au Parlement européen, les différents groupes d'extrême droite savent très bien travailler ensemble lorsqu'il s'agit de défendre leurs objectifs. À l'inverse, les forces progressistes passent parfois davantage de temps à souligner ce qui les divise que ce qui les rassemble. C'est un premier défi. Ensuite, la Belgique francophone constitue encore une exception. Nous appliquons ce que l'on appelle un cordon sanitaire. Tous les partis démocratiques se sont engagés à ne jamais gouverner avec l'extrême droite. Pendant longtemps, ce cordon sanitaire existait également dans les médias francophones. Les représentants de l'extrême droite n'étaient pas invités comme n'importe quels responsables politiques. Aujourd'hui, dans plusieurs pays, cette banalisation est devenue une réalité. Des personnalités comme Jordan Bardella ou Marine Le Pen sont très présentes dans les médias et apparaissent progressivement comme des responsables politiques « ordinaires ». C'est précisément cette normalisation qui m'inquiète. Enfin, il est essentiel de rappeler une chose. L'extrême droite affirme souvent défendre les travailleurs. Mais lorsqu'il s'agit de voter des textes concrets au Parlement européen, la réalité est tout autre. Qu'il s'agisse des salaires minimums européens, de la protection des stagiaires ou de nombreuses avancées sociales, ces groupes votent très souvent contre. Il existe donc un écart important entre leurs discours et leurs votes. C'est aussi notre responsabilité de l'expliquer aux citoyens.
Merci beaucoup, Estelle Ceulemans, d'avoir participé à cette émission. Merci également à Julia, Angela et Élise pour leurs questions, ainsi qu'à toute l'équipe technique du parlement européen et au photographe qui ont rendu cette émission possible. Vous pouvez retrouver cette interview sur Radio WNE et Radio Quetsch, en podcast et en vidéo. Et, comme le rappelle notre projet Wunderparlement... La démocratie se découvre, se pratique... et se construit ensemble.




