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À Mulhouse, le thermomètre ne ment plus

Dernière mise à jour : 17 juil.

Le changement climatique, une réalité tangible


« Le changement climatique est une réalité tangible, et ses effets se font déjà sentir en Alsace. La dynamique entamée va se poursuivre et le gouvernement anticipe une France à +4°C en 2100. À l'échelle alsacienne : +2,1°C. Sur les stations de Strasbourg-Entzheim et Bâle-Mulhouse, dont les données remontent respectivement aux années 1950 et 1970, l'augmentation de la température moyenne est également sans équivoque, et suit les tendances globales. La température moyenne de la période de référence 1961 à 1990 est de 10,1°C à Strasbourg-Entzheim, et la décennie 2013-2022 affiche 12,2°C, soit une augmentation de +2,1°C » d'après une étude menée par l'ADEUS, l'agence d'urbanisme de Strasbourg (Bas-Rhin), publiée en février 2026.


Des étés qui s'embrasent


Toujours selon cette agence, l'été est la saison qui subit le réchauffement le plus marqué. Les écarts à la référence grimpent depuis les années 80, pour une moyenne passant de moins de 17,5°C au début des années 50 à plus de 21°C après les années 2020. Les moyennes ont augmenté de près de 2,7°C entre 1961-1990 et la décennie 2013-2022, et les maximales de 3,3°C !


Un réchauffement moyen différencié…


Le réchauffement n'est pas uniforme sur le territoire alsacien. Les zones aux augmentations de température les plus rapides sont le piémont des Vosges du sud, aux alentours de Colmar et de Soultz-Haut-Rhin, ainsi qu'à l'ouest de Sélestat (jusqu'à +2,3°C en moyenne annuelle). La plaine centrale semble aussi plus vulnérable que l'Alsace du nord (avec +1,7°C contre +1,2°C à l'ouest d'Ingwiller- plaine située au nord- ouest de Strasbourg). Pour rappel, la plaine présente déjà des températures moyennes plus élevées que la montagne, avec environ 3°C de différence de moyenne annuelle. Autrement dit, le réchauffement ne touche pas toutes les communes de la même manière: les territoires déjà très urbanisés ou situés dans les zones les plus chaudes sont davantage exposés.



Les premiers impacts



La question de l'accès à l'eau prend une dimension particulière dans une agglomération où les lieux de baignade naturelle restent rares.

L'augmentation de la température, notamment pendant les périodes estivales déjà chaudes, soulève des problématiques liées à la santé publique : la surmortalité lors des canicules est avérée, et la gestion des publics vulnérables se complique. L'attractivité des villes alsaciennes souffre également, avec peu d'espaces de rafraîchissement et de baignade disponibles. L'utilisation grandissante de climatiseurs, nécessaires dans certains cas (hôpitaux, maisons de retraite…) aggrave néanmoins le problème en augmentant localement les températures à l'extérieur des bâtiments, accentuant les potentiels îlots de chaleur urbains. 


Un paradoxe est frappant:  alors que les épisodes de canicule deviennent plus fréquents et plus intenses, les Mulhousiens ont de plus en plus besoin de lieux où se rafraîchir. Pourtant, les possibilités de baignade restent très limitées dans l'agglomération. En dehors du plan d'eau de Reiningue, la plupart des rivières, canaux et plans d'eau sont interdits à la baignade, principalement pour des raisons de sécurité ou de qualité de l'eau. 

Cette situation soulève une véritable question de santé publique et d’aménagement du territoire: comment répondre aux besoins d'une population confrontée à des températures toujours plus élevées si les espaces naturels de baignade ne sont pas accessibles ?.


… et Mulhouse en première ligne



Si la note de l'ADEUS porte avant tout sur le Bas-Rhin, la station de référence de Bâle-Mulhouse raconte la même histoire au sud de l'Alsace, avec un demi-siècle de données qui ne trompent pas. Et cet été 2026 est venu confirmer la tendance de façon spectaculaire : la ville a enregistré un nouveau record absolu de température, à 40,3°C, dépassant celui établi en août 2003, jusque-là considéré comme la référence de la canicule alsacienne. Un peu plus loin, à Colmar, le thermomètre a dépassé les 40,9°C, un autre signe que le réchauffement documenté par l'ADEUS n'est plus une projection abstraite mais une expérience vécue chaque été par les habitants du Haut-Rhin.

Le directeur interrégional Nord-Est de Météo France a d'ailleurs évoqué, à propos de cet épisode, avoir recensé plusieurs pages entières de records tombés dans le Grand Est, un fait qu'il a lui-même qualifié d'inédit.


Mulhouse cumule un autre handicap, plus structurel: selon un classement établi par Météo France et repris par le Cerema (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), la ville figure parmi les dix agglomérations françaises les plus exposées au phénomène d'îlot de chaleur urbain, aux côtés de Paris, Lyon ou Reims. Concrètement, la densité du bâti et la faible présence de végétation en centre-ville font que Mulhouse emmagasine la chaleur le jour pour la restituer la nuit, empêchant les organismes de récupérer lors des épisodes caniculaires  un phénomène qui s'ajoute, plutôt qu'il ne s'oppose, à la tendance de fond mesurée par l'ADEUS.



Ce qui s'est dit au Conseil municipal de Mulhouse


Face à cette réalité, les élus mulhousiens ont dû se positionner concrètement. Lors de la séance du Conseil municipal du 25 juin 2026, en pleine vague de chaleur, plusieurs mesures d'adaptation ont été présentées et discutées.



Une opposition qui réclame davantage d'anticipation


Si la majorité municipale a présenté plusieurs mesures pour faire face aux fortes chaleurs, l'opposition a largement remis en question leur ampleur et leur efficacité. Pour Léonie Hébert, cheffe de file du groupe Mulhouse en commun, les canicules ne sont plus des événements exceptionnels mais une réalité qui doit désormais être intégrée dans les politiques publiques. Elle a regretté que le sujet ait été peu visible dans la communication municipale alors que « beaucoup de Mulhousiens suffoquent ».


Léonie Hébert, 25 juin 2026, capture d'écran de la  ville de Mulhouse
Léonie Hébert, 25 juin 2026, capture d'écran de la ville de Mulhouse

Au-delà du constat, les élus d'opposition ont posé une série de questions très concrètes. "Comment les personnes âgées isolées savent-elles où trouver un lieu climatisé ? Les habitants connaissent-ils les espaces de fraîcheur mis à leur disposition ? Les écoles sont-elles réellement adaptées pour accueillir les enfants lorsque les températures dépassent les 35 °C ? Comment accompagner les familles qui ne disposent ni de climatisation ni des moyens de quitter la ville pendant les épisodes de canicule ?".


Le groupe Nous sommes Mulhouse a également pointé plusieurs faiblesses du dispositif municipal. Patricia Legouge a notamment regretté le manque de lisibilité des informations disponibles sur le site internet de la Ville et s'est interrogée sur l'état réel des équipements. Elle a évoqué des climatiseurs défaillants dans certains bus et tramways, des logements mal isolés où la chaleur devient difficilement supportable, ainsi qu'un manque d'espaces de rafraîchissement clairement identifiés. L'élue a proposé plusieurs mesures immédiates, comme l'ouverture des piscines dès le début de la matinée, leur gratuité en fin de journée ou le week-end, l'installation de brumisateurs dans les parcs et une extension des horaires d'ouverture des lieux publics climatisés.


Ces critiques ont trouvé un écho quelques minutes plus tard avec l'intervention de Jonas Cardoso, qui a dénoncé l'absence de communication spécifique sur le plan canicule. Selon lui, les habitants devraient pouvoir identifier facilement les salles de fraîcheur, les horaires élargis des équipements municipaux, les recommandations sanitaires ou encore les numéros destinés aux personnes les plus vulnérables.

Jonas Cardoso, 25 juin 2026, capture d'écran de la ville de Mulhouse
Jonas Cardoso, 25 juin 2026, capture d'écran de la ville de Mulhouse

Face à ces critiques, le maire Frédéric Marquet a défendu une approche qu'il qualifie de « pragmatique ». Il a rappelé l'achat de 300 ventilateurs pour les écoles, les adaptations des horaires de certains services municipaux, la coordination avec le CCAS, le Groupement hospitalier de la région de Mulhouse et Sud-Alsace (GHRMSA) ainsi qu'avec Soléa. Tout en assumant ces premières mesures, il a reconnu qu'aucune collectivité ne pouvait disposer immédiatement de tous les moyens nécessaires pour faire face à un phénomène appelé à s'intensifier. Il s'est également engagé à rendre les informations relatives au plan canicule beaucoup plus visibles sur le site internet de la Ville.

Au fond, le débat ne portait pas tant sur l'existence d'un plan canicule que sur son niveau d'anticipation. D'un côté, la majorité met en avant des réponses opérationnelles adaptées aux situations d'urgence. De l'autre, l'opposition estime que le changement climatique impose désormais de penser la ville autrement : davantage de végétalisation, des écoles rénovées, des espaces de fraîcheur accessibles, une meilleure information du public et des équipements capables de répondre durablement à des étés de plus en plus chauds.


Dans les écoles, l'adjoint au maire délégué à l'Éducation, Denis Pauliac, a détaillé une stratégie à deux vitesses. D'abord des mesures immédiates : 300 ventilateurs commandés dès avril pour brasser l'air dans les classes, un accès à l'eau renforcé, l'utilisation des espaces les plus frais des bâtiments, et des horaires d'agents municipaux adaptés pour aérer les salles tôt le matin. Les parents qui le souhaitent peuvent garder leurs enfants à la maison, un accueil restant assuré pour les élèves présents. Ensuite, un axe plus structurel : l'adjoint a évoqué une adaptation progressive du patrimoine scolaire, entre isolation, protection des façades, ombrage et végétalisation des cours, tout en reconnaissant que ces travaux nécessitent des études et des financements importants, échelonnés sur plusieurs années.


Pour les publics vulnérables, la Ville a rappelé les appels passés aux personnes inscrites sur le registre canicule, ainsi que des aménagements horaires et matériels dans les domaines sportifs et culturels.


La gratuité des transports : une bonne idée, mais pour quels objectifs ?



Concernant les transports, la première adjointe au maire, Lara Million, a rappelé que le réseau Soléa (trams et bus climatisés) devenait gratuit lors des épisodes de forte chaleur. Elle a également annoncé que tous les samedis, de juillet à septembre, les transports seraient gratuits dans toute l'agglomération mulhousienne. Selon la municipalité, cette mesure poursuit deux objectifs : aider le pouvoir d'achat des habitants et encourager l'utilisation des transports en commun pour protéger l'environnement.

Ces objectifs peuvent sembler positifs, mais ils méritent d'être discutés.


Tout d'abord, la Ville présente cette gratuité comme une mesure en faveur du pouvoir d'achat. Pourtant, elle bénéficie à tous les usagers, qu'ils aient ou non des difficultés financières. Une véritable politique sociale consiste généralement à aider davantage les personnes qui en ont le plus besoin, par exemple grâce à des tarifs réduits selon les revenus ou le quotient familial. Ici, tout le monde profite de la même réduction, y compris les ménages les plus aisés. La mesure ressemble donc davantage à une action générale qu'à une politique sociale ciblée. Cela ne signifie pas qu'elle est mauvaise, mais simplement que son objectif est différent de celui annoncé.


Ensuite, la municipalité met aussi en avant l'argument écologique. L'idée est que, si les transports en commun sont gratuits, davantage de personnes laisseront leur voiture au garage pour prendre le tram ou le bus. En théorie, cela permettrait de réduire la pollution et les émissions de gaz à effet de serre.

Cependant, cet effet reste difficile à prouver lorsque la gratuité n'est proposée que certains jours, comme les samedis d'été, ou uniquement pendant les périodes de canicule. Les habitudes de déplacement changent rarement grâce à une mesure ponctuelle.

Pour qu'une personne abandonne durablement sa voiture, il faut surtout que les transports soient pratiques, fréquents, fiables, confortables et abordables tout au long de l'année. Une gratuité limitée dans le temps risque surtout d'encourager quelques déplacements occasionnels, sans modifier durablement les comportements.


Enfin, cette mesure peut aussi être comprise comme un moyen de rendre la ville plus attractive pendant l'été. Mulhouse organise de nombreuses animations estivales, comme « Mon été à Mulhouse », les guinguettes ou encore les fan-zones. En rendant les transports gratuits le samedi, la Ville facilite l'accès à ces événements et encourage les habitants comme les visiteurs à venir profiter des animations. Cet objectif d'attractivité est tout à fait légitime. En revanche, le présenter uniquement comme une mesure sociale et écologique peut faire oublier cette dimension touristique et événementielle, qui semble pourtant importante.


La gratuité des transports peut avoir plusieurs effets positifs : elle facilite les déplacements, peut attirer davantage de visiteurs et offre un avantage financier aux usagers. Toutefois, les arguments du pouvoir d'achat et de la protection de l'environnement doivent être nuancés. Sans ciblage vers les ménages modestes ni gratuité durable, cette mesure apparaît davantage comme une politique d'attractivité estivale que comme une véritable réforme sociale ou écologique.


Ces annonces s'établissent dans un contexte où la Chambre régionale des comptes a, plus tôt, pointé du doigt un manque de lisibilité des actions d'adaptation portées par Mulhouse Alsace Agglomération (m2A) : ni l'intercommunalité via son « fonds climat », ni la Ville dans ses subventions aux partenaires locaux, n'a identifiaient clairement les projets relevant spécifiquement de l'adaptation au changement climatique, par opposition aux mesures de réduction des émissions . Un rapport qui donne un éclairage utile sur le chemin qu'il reste à parcourir entre les intentions affichées en conseil municipal et leur traduction concrète sur le terrain d'autant que la même séance du 25 juin a aussi mis en lumière une situation financière communale décrite comme tendue par l'adjoint aux Finances, ce qui questionne la capacité de la Ville à financer, dans la durée, les travaux d'adaptation les plus coûteux (isolation des écoles, végétalisation, rénovation énergétique).


une ville face à un changement durable


À Mulhouse, la question n'est désormais plus de savoir si les épisodes de fortes chaleurs vont revenir, mais comment la ville va apprendre à vivre avec eux. Les données climatiques, les records de température et les effets déjà visibles sur la santé, les bâtiments, les espaces publics ou encore l'accès à l'eau montrent que le changement climatique n'est plus une hypothèse lointaine : il transforme déjà le quotidien des habitants.

Le conseil municipal du 25 juin 2026 a mis en lumière un débat de fond. La majorité municipale défend des réponses concrètes face aux urgences du moment, tandis que l'opposition demande une stratégie plus globale et davantage anticipée. Derrière ces échanges politiques apparaît une même réalité : l'adaptation au climat ne pourra pas reposer uniquement sur des mesures ponctuelles prises lors des épisodes de canicule.

L'enjeu des prochaines années sera de transformer durablement la ville : rénover les écoles et les logements, végétaliser les quartiers, créer davantage d'espaces de fraîcheur, repenser les mobilités et protéger les populations les plus vulnérables. Ces transformations nécessitent des investissements importants et une vision de long terme, mais elles deviennent progressivement une condition essentielle pour préserver la qualité de vie des habitants.

Le thermomètre ne fait donc pas qu'enregistrer des records : il révèle les choix auxquels la ville est désormais confrontée. Face à un climat qui change, la véritable question n'est plus seulement de savoir comment gérer les prochaines canicules, mais comment construire une ville capable d'y résister durablement.


Joy Eko


Sources et liens utiles


Données complémentaires :


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