Co’oz toujours, tu m’intéresses (plus)
- Jean-Luc Wertenschlag
- il y a 1 jour
- 6 min de lecture
Vingt ans dans l’associatif, de la solidarité internationale à Caritas, un détour par la Ville de Mulhouse et quelques montagnes de dossiers de subventions plus tard, Blandine Riffard lance Co’oz. Son idée : aider les petites associations à passer du fameux « y’a qu’à, faut qu’on » à l’action. Parce qu’avoir une bonne cause, c’est bien. Trouver du temps, des bénévoles, une stratégie et quelques euros pour la faire vivre, c’est encore mieux.
Version longue du portrait "Co'oz toujours, tu m'intéresses" à paraître dans la rubrique Entreprendre au féminin du magazine JDS daté septembre 2026.
Écoutez l'interview de Blandine Riffard en podcast (avril 2026)

Il y a ceux qui connaissent le monde associatif parce qu’ils se sont déjà goinfré de moricettes et de gewurzt à une AG. Et puis il y a Blandine Riffard. Elle traîne ses guêtres depuis 20 ans du côté des associations. Elle connaît l’enthousiasme qui fait démarrer une asso avec trois personnes autour d’une table. Et la montagne administrative qui peut l’enterrer six mois plus tard. C’est précisément de là qu’est né Co’oz. Dans le nom, il y a la cause, celle que défendent les associations. Il y a oser, parce qu’un projet doit bien finir par sortir du classeur. Et surtout « co », pour faire ensemble. « J’ai envie d’agir avec les associations. » Tout est à peu près là.
De Genève au Mali, puis retour en Alsace
Originaire de l’Ain, Blandine étudie à Genève les relations internationales et la gestion de projets. Première destination professionnelle logique : la solidarité internationale. Elle travaille notamment avec Agriculteurs français et développement international (AFDI), engagée dans des partenariats avec des agriculteurs de plusieurs pays, notamment au Mali. Puis elle revient vers la solidarité locale et rejoint Caritas Alsace. Dans le Haut-Rhin, elle coordonne un joli petit monde, environ 900 bénévoles et une trentaine d’équipes locales. Aide alimentaire, soutien financier, accompagnement administratif, scolaire, accès aux vacances : Blandine découvre de l’intérieur cette énorme mécanique qui fonctionne en bonne partie à l’énergie humaine. Faut-il croire en Jésus pour travailler chez Caritas, alias Secours Catholique ? « Non. Il y en a plein qui ne croient absolument pas en Dieu, mais qui sont là parce qu’ils croient dans des valeurs qui sont universelles. »
Mulhouse, la participation citoyenne et le désalignement des planètes
Après des années dans l’associatif, Blandine décide d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du guichet. Direction la Ville de Mulhouse, autour des Conseils des habitants, de la participation citoyenne et du Carré des associations. « J’avais envie de découvrir une autre structure que le monde associatif et de comprendre comment fonctionne une collectivité. » L’expérience dure un peu plus d'un an. La participation citoyenne à la mode mulhousienne, est-ce véritablement donner du pouvoir aux habitants ? « Je ne vais pas répondre à la question… mais moi, en tout cas, je ne m’y suis pas sentie alignée. » Elle part. Et Co’oz commence à pointer le bout de son apostrophe.
Des bénévoles contre la montagne administrative
Au fil de ses expériences, Blandine observe toujours le même paradoxe. Les associations ont des idées. Des bénévoles. De l’énergie. Parfois même tout ça en même temps. Ce qu’elles n’ont pas toujours, c’est du temps et les compétences nécessaires pour transformer l’idée en projet financé, organisé et réalisable. Elle croise notamment des bénévoles « complètement tétanisés par les montagnes administratives ». Il y a l’appel à projets découvert deux jours avant la date limite. Celui qu’on ne découvre jamais. Le dossier de subvention qu’on ouvre à 22h47 en se demandant ce que signifie exactement « indicateurs qualitatifs d’évaluation ». Et le projet génial que personne n’arrive à raconter correctement sur quinze pages. Blandine décide donc de faire de ces problèmes son métier. « J’avais envie de mettre à profit mes vingt ans d’expérience associative pour et avec les associations. »
Co’oz naît début 2026. Recherche de financements, veille, appels à projets, financement participatif, communication, stratégie de bénévolat, projet associatif : elle devient ponctuellement la compétence que la petite association n’a pas les moyens d’embaucher.
En finir avec le « y’a qu’à, faut qu’on »
« Je ne voulais plus être en attente de “peut-être on pourra le faire”. Je voulais être dans le concret, dans l’opérationnel, et plus dans le blabla et dans le “y’a qu’à, faut qu’on”. » Voilà le programme. Parce qu’avant même de chercher des sous, encore faut-il savoir ce qu’on veut faire. Or le fameux projet associatif ressemble parfois à une espèce disparue. On sait qu’il a existé. Quelqu’un se souvient vaguement l’avoir aperçu. Il est peut-être rangé quelque part avec les statuts de 1987. Blandine propose de remettre tout ça sur la table, mais sans séance d’archéologie administrative. Trois questions : d’où vient-on ? Qu’a-t-on appris ? Où veut-on aller ? Et derrière, un plan d’action. « Il faut que ce soient des choses faciles à retenir et vivantes. »

Les jeunes bénévoles ne sont pas morts
Autre grand tube des assemblées générales : les jeunes ne s’engagent plus. Blandine n’est pas vraiment d’accord. Les jeunes s’engagent, mais autrement. Moins envie de devenir secrétaire adjoint en 2026, secrétaire en 2031, trésorier en 2037 puis président jusqu’à ce que décès s’ensuive. Davantage envie de participer à une action précise, concrète, pendant trois semaines ou trois mois. Elle cite les maraudes, où beaucoup de jeunes viennent donner un coup de main. « Ce n’est pas forcément moins d’engagement. Ce sont des engagements différents. » Aux associations, donc, de bouger aussi. Cela peut passer par des coprésidences, des gouvernances partagées et un enterrement en douceur du sacro-saint triangle président-trésorier-secrétaire. Bref, si les jeunes ne veulent plus de l’association de papa, peut-être faut-il aussi changer l’association.
L’argent ? Oui. Mais d’abord les gens
Évidemment, il faut des sous. La recherche de financements est même l’un des gros morceaux de Co’oz. Mais Blandine prévient immédiatement : « Je n’ai pas de baguette magique. » Avant la subvention, il faut un projet solide. Ensuite seulement viennent la veille, les appels à projets, les financements publics, les fondations privées ou le financement participatif. Ses premières missions sont très concrètes : une campagne de crowdfunding proche de son objectif, des dossiers de solidarité internationale déposés auprès de financeurs, un projet associatif remis à plat. Mais le véritable nerf de la guerre reste ailleurs. « Il faut du monde pour créer de l’action qui fera venir du financement. Et ça fait boule de neige. » Des bénévoles font des choses. Ces choses rendent l’association visible. La visibilité attire des soutiens. Les soutiens permettent de faire davantage de choses. Le cercle vertueux associatif, version sans PowerPoint.
La salariée qu’on n’a pas les moyens d’embaucher
Co’oz vise surtout une catégorie bien connue : la petite association devenue trop grosse pour tout faire bénévolement, mais encore trop petite pour embaucher. Le no man’s land associatif. Une association contacte Blandine. Elles décortiquent ensemble le problème : chercher de l’argent ? Monter une campagne de financement participatif ? Recruter des bénévoles ? Repenser le projet associatif ? Faire de la communication ? Puis Co’oz intervient pendant la durée nécessaire. « Elles me prennent pendant un mois, deux mois, trois mois. Il n’y a plus de trésorerie, elles peuvent arrêter. Ça permet vraiment d’être flexible. » Une sorte de compétence professionnelle à temps partagé, sans CDI à inventer derrière. Co’oz peut également travailler avec des collectivités pour animer des réseaux d’associations, créer des rencontres, faire émerger des projets communs ou tenter le Graal du monde associatif : mutualiser.
« Appelez-moi et on en cause »
Blandine Riffard ne promet donc pas de transformer trois bénévoles, 412 euros sur le compte et un projet griffonné sur un Post-it en multinationale de l’économie sociale et solidaire. Elle propose quelque chose de beaucoup plus utile : du temps, de la méthode, vingt ans d’expérience et un regard extérieur. De quoi permettre aux bénévoles de passer un peu moins de temps devant des cases « objectifs opérationnels / indicateurs / moyens mobilisés » et un peu plus à faire ce pour quoi ils ont créé leur association. Et quand on lui demande ce qu’elle voudrait dire à celles et ceux qui hésitent encore à se faire accompagner, Blandine trouve elle-même la chute : « Appelez-moi et on en cause. »
Co’oz, forcément.




